D'où je viens
Je me souviens de l'église Notre-Dame, rendue célèbre par le pinceau de Corot, qui dominait l'ancienne commune de Marissel où j'ai vu le jour.
J'ai beaucoup hésité... Peut-on classer des souvenirs qui jaillissent comme ils veulent, quand ils veulent ?
J'ai décidé de commencer à classer mes souvenirs longtemps restés en vrac. Et bien entendu, plus je cherche, plus je trouve des trésors qui m'avaient échappé.
Aucun souvenir
Je me souviens de l'église Notre-Dame, rendue célèbre par le pinceau de Corot, qui dominait l'ancienne commune de Marissel où j'ai vu le jour.
Les premiers souvenirs
Je me souviens de mon premier éveil conscient, en maternelle, face à une salle tapissée d'instruments de musique : une émotion fondatrice et rare.
Je me souviens de l'expression "Attention, il est en sucre" lancée par ma mère, dont je cherchais naïvement le sens littéral avec la crainte de me dissoudre.
Je me souviens de l'humiliation secrète du collant d'hiver dissimulé sous mon pantalon de maternelle, intimement persuadé de porter un vêtement de fille.
Je me souviens de m'être endormi en pleine cour de récréation pour être réveillé, par un surveillant, dans un monde déserté où j'ai croisé pour la première fois la solitude.
Je me souviens de Milly-sur-Thérain, ce village de l'Oise où l'éloignement me reliait de façon viscérale au rythme des saisons plutôt qu'à la compagnie des hommes.
Je me souviens de l'autocollant "Chassons le Gaspi", aussi laid qu'incongru, qui ornait vainement le coin de ma table de chevet.
Je me souviens du nez de mon clown en peluche, que je mordais rituellement chaque soir avant de sombrer dans le sommeil. Je l’ai encore.
Je me souviens des moustaches de mon pédiatre qui creusaient un fossé infranchissable entre sa distance clinique et mon simple désir de jouer. Ses immenses moustaches symbolisaient cette distance.
Je me souviens de mon premier émoi amoureux lors du mariage d'une cousine de mon père, fasciné par cette célébration en l'honneur d'une femme si bien apprêtée.
Je me souviens de la tragédie de l'escargot : la classe entière retardée pour la récréation, tandis que je restais pétrifié devant ma feuille, incapable de tracer une maudite spirale.
Je me souviens d'avoir trop secoué mon tube de Smarties, le voyant se vider sur le bitume de la cour sans en goûter un seul, forgeant ainsi ma future résolution de partager.
Je me souviens d'avoir affirmé mon caractère en soutenant mordicus à une nourrice revêche que "concombre" se prononçait "concom", apprenant tôt qu'on ne discute pas avec ceux qui refusent d'entendre.
Je me souviens de l'irrésistible appel du bonbon sitôt les dents brossées, et des larmes de culpabilité versées dans le noir si je venais à y succomber.
Le pays de l'enfance
Je me souviens du plaisir exquis de me glisser dans des draps frais pour entamer une nouvelle aventure de Oui-Oui.
Je me souviens d'avoir fondu en larmes derrière le canapé en regardant La Vache et le prisonnier, terrassé par l'abandon de Marguerite alors que j'étais censé dormir.
Je me souviens de l'angoisse dominicale au son récurrent et directif des cloches de l'église de Milly.
Je me souviens d'avoir testé les limites de la morale sociale en murmurant, seul dans mon coin, des mots interdits.
Je me souviens de l'odeur d'amande de la colle Cléopâtre et du sentiment d'être un grand bâtisseur armé d'une petite pelle en plastique.
Je me souviens du froid glacial des cours de natation, du maître-nageur au maillot trop court et de sa grande perche menaçante.
Je me souviens des premières strophes du poème Lapins de Théodore de Banville, apprises par cœur sans en comprendre tous les mots.
Je me souviens de la gêne que je ressentais face au professeur en lui tendant mes poèmes illustrés par ma mère pour m'éviter cette corvée.
Je me souviens des sièges en cuir de la DS verte de mes parents et de l'impression tenace que cette voiture appartenait à quelqu’un d’autre.
Je me souviens d'avoir observé, du haut de ma petite taille, la chambre d'adolescentes de mes grandes cousines branchées sur le disco.
Je me souviens de l'errance mélancolique de ma première colonie de vacances, arraché à ma maison au cœur de l'été pour suivre des rythmes imposés.
Je me souviens de la recette de la tarte aux pommes apprise en colonie et de mes tentatives immodestement réussies pour la reproduire à la maison.
Je me souviens de la sortie de l'école où, fort d'une pièce d'un ou deux francs, j'allais choisir mes bonbons à l'unité à l'épicerie du coin.
Je me souviens du jour où une bulle de Malabar géante m'a explosé au visage, me recouvrant entièrement les traits.
Je me souviens de mon numéro qui commençait par 481. Le téléphone dans l’entrée de la maison.
Je me souviens de ma première chute, spectaculaire, au guidon de mon vélo Spider-Man.
Je me souviens qu'une fois le dictionnaire ouvert, il m'était impossible de le refermer.
Je me souviens que quelques séances de catéchisme m'avaient suffi pour estimer que ces histoires ne m’intéressaient pas. Je ne savais pas que je n’étais de surcroît même pas baptisé.
Je me souviens des voitures qui finissaient de pourrir lentement dans le hangar de mon arrière-grand-mère.
Je me souviens de l'odeur des gaufres, des stands en carton des kermesses, et du jour où j'y ai gagné un vrai lapin.
Je me souviens de la lourdeur d'une grosse pièce de cinq francs dans nos mains d'enfants, partagée avec mon cousin J.-F. dans le village de mon arrière-grand-mère.
Je me souviens des mardis soir passés devant La Dernière Séance à regarder les westerns de John Ford en bravant l'heure du coucher.
Je me souviens des mardis soir passés assis dans le caddie du supermarché, dévorant le début d'une nouvelle aventure de Tintin.
Je me souviens d'avoir chanté Banana Split avec mon père en nous enregistrant sur un vieux magnétophone.
Je me souviens de l'odeur des vinyles et l’électricité statique en sortant le disque de sa pochette en papier.
Je me souviens de ma Colecovision, le tout premier écran qui obéissait enfin à mes doigts.
L'éveil au monde
Je me souviens de cette impatience lancinante de grandir qui durait depuis déjà trop longtemps.
Je me souviens de mes premiers baisers sur la bouche : maladroits mais décisifs.
Je me souviens de Sylvie Vartan au Palais des Congrès, mon tout premier spectacle dans une grande salle.
Je me souviens d'avoir récité Le Plaisir des sens de Raymond Devos en classe de sixième, sans me douter que le double sens m'échappait encore.
Je me souviens de l'Atari 2600, chaînon intermédiaire dans ma généalogie des consoles, après la Colecovision et avant l'Amstrad.
Je me souviens de la plage de galets de Mers-les-Bains et de sa vertigineuse falaise.
Je me souviens d'un premier vrai baiser avec C., laissant le reste du secret lui appartenir.
Je me souviens de ma première bagarre dans la cour : je n'avais rien cherché, mais je n'avais rien gagné non plus.
Je me souviens des crèmes dessert Dany disparues des rayons des supermarchés.
Je me souviens du choc de mes dix ans face aux images de la famine en Éthiopie en 1984, découvrant que l'on pouvait mourir de faim.
Je me souviens de la cathédrale de Beauvais qui m'embarrassait.
Je me souviens du Thomson MO5 et de son crayon optique qui dessinait l'avenir, me faisant croire que j'étais enfin le maître des pixels.
Je me souviens du lac de Serre-Ponçon où je m'obstinais à penser que je n'avais aucun besoin de savoir nager.
Je me souviens de ma première confrontation avec le racisme et la misère sociale à travers le graffiti "À mort les Français !" dans l'ascenseur de notre HLM. Une réponse absurde au « Dehors les étrangers ».
Je me souviens du rituel hebdomadaire du Top 50 dont je chantonnais scrupuleusement les classements.
Je me souviens de la naissance de Canal Plus et de son image brouillée que l'on s'entêtait à regarder sans décodeur.
Les premières libertés
Je me souviens de ma mobylette et du frisson d'indépendance de mes tout premiers trajets.
Je me souviens du jeu d'Ivan Lendl, impeccable, mécanique et sans affect, et de l'admiration étrange que cette rigueur m'inspirait.
Je me souviens des rumeurs dans la cour après l'explosion de Tchernobyl et de cette certitude absurde selon laquelle le nuage s'était sagement arrêté à notre frontière.
Je me souviens du visage de Delacroix sur les billets de 100 francs qui incarnaient pour moi l'accès à une fortune colossale.
Je me souviens d'avoir fièrement tracé le logo d'AC/DC au feutre sur mon sac US, sans avoir encore jamais écouté la moindre de leurs chansons.
Je me souviens du Minitel et des lettres vertes qui faisaient basculer mon été sur un écran noir.
L'âge des révoltes
Je me souviens d'avoir appris par cœur la Déclaration de 1792 pour un cours d'Histoire, avant de l'afficher comme un manifeste sur le mur de ma chambre.
Je me souviens du mot "épistaxis", déniché dans un dictionnaire médical, que je calligraphiais sur mes billets d'absence pour couper court à toute vérification.
Je me souviens de mes nuits passées au son des Doors et de mes lectures frénétiques, cherchant désespérément à devenir Jim Morrison ou Julien Sorel pour fuir ma propre peau.
Je me souviens des yeux pétillants de S. à ses quatorze ans et demi, trop jeune pour le garçon farouche que j'étais, obsédé par sa propre liberté.
Je me souviens de l'Andalousie en 1992, entre l'Exposition universelle de Séville et les Jeux de Barcelone, d'où je suis revenu radicalement transformé.
Je me souviens de l'achat d'une cassette de John Lee Hooker et de la liberté absolue de pousser le volume à fond lors de mon tout premier trajet au volant.
Je me souviens de notre radio lycéenne à Beauvais, où nous diffusions l'album Nevermind de Nirvana avec toute l'insolence de nos dix-sept ans.
Je me souviens des disquettes de Barbarian et de Rick Dangerous que nous nous échangions pour l'Amstrad CPC 6128, donnant au lycée son véritable intérêt.
Je me souviens du 25 décembre 1989 où, du haut de mes quinze ans, le Noël de la chute des Ceaușescu avait pris un goût de sang et de liberté.
Je me souviens de m'être improvisé manager d'un groupe de rock qui existait à peine, porté par l'illusion romantique que je pouvais enfin servir à quelque chose.
Je me souviens de la honte cuisante de mon premier accrochage survenu juste après l'obtention du permis, une humiliation dont je n'ai jamais tout à fait guéri.
Je me souviens des refrains de Madonna qui rythmaient sans relâche les radios cette période-là.
Montée à Paris
Je me souviens de la chaleur d'août et du parfum des mimosas à Bormes lors de ma rencontre avec S., le début d'une petite histoire.
Je me souviens de mes déambulations sans but précis dans la capitale, découvrant la géographie de Paris à la seule force de mes pas et de ma curiosité.
Je me souviens de l'émotion vertigineuse de mon premier salaire.
Je me souviens de la table d'un café de la rue du Dragon où, un carnet ouvert devant moi, j'écrivais les premières lignes militantes avec quelques camarades d'une autre vie.
L'appel du large
Je me souviens des trois semaines de grève de 1995 passées à sillonner à pied un Paris soudain rendu à sa propre mémoire.
Je me souviens du chant des minarets s'élevant sur le Bosphore à l'aube, m'offrant une tout autre mesure du temps.
Je me souviens du silence et de la marche lente au milieu des vallées de tuf de la Cappadoce.
Je me souviens de mes huit mètres carrés à Nanterre, où le lit et la table laissaient juste assez de place pour… rien.
Je me souviens d'avoir obstinément porté ma montre au poignet droit pendant des années, sans jamais retrouver la raison qui m'a fait changer de bras.
Je me souviens de ma première colocation à Bécon-les-Bruyères, rude et joyeux apprentissage du partage de l'espace.
Je me souviens du Rajasthan en 1997, de sa poussière et de ses couleurs éclatantes qui rendirent soudain tout le reste dérisoire.
Je me souviens des larmes du capitaine Raï faisant ses adieux au Parc des Princes lors de son ultime match contre Monaco.
Devenir adulte
Je me souviens de la clé tournant dans la serrure de la rue de Rocroy, ouvrant les portes de ma toute première minuscule chambre parisienne.
Je me souviens du premier grincement métallique du modem de mon Compaq Presario sous Windows 95, signal officiel de ma connexion au monde.
Je me souviens de mes traversées de Paris en Vespa PX et des dents serrées sur le périphérique, avec la sensation grisante de devenir adulte.
Je me souviens du viaduc de la Souleuvre et du sursis effrayant des cent trente mètres de vide avant de basculer.
Je me souviens de la brique de mon Motorola D520 et de l'attente fébrile de huit heures du soir pour profiter du forfait week-end.
Je me souviens de la saveur étrange de cette fin d’été, frontière floue où la fin de l'étudiant annonçait le début de l'homme.
Je me souviens d'avoir forcé un tiroir secret pour y lire des secrets qui ne m'appartenaient pas, apprenant à mes dépens le prix d'une coupable indiscrétion.
Prendre racine
Je me souviens de la rue Bleue dans le 9e, décor de briques et de cours intérieures d'une époque en sursis.
Je me souviens de mon sérieux emménagement improvisé à Neuilly-sur-Seine.
Je me souviens des eaux turquoise des îles de Lérins en face de Cannes, et du balancement des premiers allers-retours en bateau.
Je me souviens des résultats du second tour Jean-Marie Lepen. Pour moi, c’était un épouvantail de rageux dont on pouvait retrouver le nom des murs sales d’autoroutes.
Je me souviens avoir découvert Jackass sur Paris Première. J’ai ri pendant 1 heure avant de commencer à comprendre ce que je regardais.
Le grand tournant
Je me souviens du cabinet du 17e arrondissement où trois séances d'analyse m'ont suffi pour pardonner à mes parents et m'autoriser à devenir père.
Je me souviens de l'évidence qui m'a frappé en descendant les marches d'un spécialiste, me rendant sans attendre aux portes du Conseil Général des Hauts-de-Seine.
Je me souviens du jour exact où mon dos a cessé de porter mes doutes pour me signifier que j'avais enfin compris.
Je me souviens de sept jours de vertige à Manhattan. Géant, démesuré.
L'attente d'un fils
Je me souviens d'avoir ouvert les yeux au réveil face à la baie de Fort-de-France, immobile sous le vol stationnaire d'un colibri.
Je me souviens des gravats et des retards de chantier de mon appartement, m'effondrant de fatigue et de larmes sur le sol brut.
Je me souviens de la griffe légère d'un écureuil de Saint James's Park escaladant mon pantalon à la recherche d'une noisette.
Je me souviens de l'apparition magique d'un pic-vert sur la pelouse au moment précis où les assistantes sociales inspectaient mon appartement pour l'agrément.
Je me souviens du rituel de mes pas nus sur la terrasse au lever du jour, figeant le monde avant le premier café ou le premier appel téléphonique.
Je me souviens d'un vœu muet formulé sous la lune du Nil pour la venue au monde de mon fils, né dix mois plus tard à l'autre bout de la Terre.