Avant mes souvenirs
Je suis né à Marissel, près de Beauvais, dans l'Oise. L'église Notre-Dame, peinte par Corot, dominait l'ancienne commune où j'ai vécu mes première jours et mes premières nuits.
Peut-on classer des souvenirs qui jaillissent à leur guise ?
J'ai décidé de commencer à classer mes souvenirs longtemps restés en vrac. Et bien entendu, plus je cherche, plus je trouve des trésors qui m'avaient échappé.
Avant les souvenirs
Je suis né à Marissel, près de Beauvais, dans l'Oise. L'église Notre-Dame, peinte par Corot, dominait l'ancienne commune où j'ai vécu mes première jours et mes premières nuits.
Les petites tragédies
Je me souviens de mon premier éveil conscient, en maternelle, face à une salle remplie d'instruments de musique. Une image impressionnante qui m'est restée.
Je me souviens de l'expression « Attention, il est en sucre » lancée par ma mère, dont je cherchais naïvement le sens littéral avec la crainte de me dissoudre.
Je me souviens de l'humiliation secrète du collant d'hiver dissimulé sous mon pantalon de maternelle, intimement persuadé de porter un vêtement de fille.
Je me souviens de Milly-sur-Thérain, ce village de l'Oise où l'éloignement me reliait au rythme des saisons.
Je me souviens de l'autocollant « Chassons le Gaspi », aussi laid qu'incongru, qui ornait le coin de ma table de chevet.
Je me souviens du nez de mon clown en peluche, que je mordais rituellement chaque soir avant de sombrer dans le sommeil. Je l'ai encore.
Je me souviens d'avoir soutenu mordicus à une nourrice revêche que « concombre » se prononçait « concom ».
Je me souviens des moustaches de mon pédiatre qui creusaient un fossé infranchissable entre sa distance clinique et mon simple désir de jouer.
Je me souviens de cette mariée, au mariage d'une cousine de mon père. Elle m'avait profondément marqué, sans que je sache encore mettre un mot sur ce que je ressentais.
Je me souviens de l'irrésistible appel du bonbon sitôt les dents brossées, et des larmes de culpabilité versées dans le noir si je venais à y succomber.
Je me souviens de l'odeur des gaufres, des stands en carton des kermesses, et du jour où j'y ai gagné un vrai lapin.
Je me souviens des sièges en cuir de la DS verte de mes parents et de l'impression tenace que cette voiture appartenait à quelqu'un d'autre.
Je me souviens d'avoir chanté Banana Split avec mon père en nous enregistrant sur un vieux magnétophone.
Je me souviens des voitures qui finissaient de pourrir lentement dans le hangar de mon arrière-grand-mère.
Je me souviens de m'être endormi en pleine cour de récréation et d'avoir été réveillé par un surveillant dans un monde soudain déserté.
Je me souviens d'avoir trop secoué mon tube de Smarties et de l'avoir regardé se vider sur le bitume de la cour sans en goûter un seul.
Je me souviens de la tragédie de l'escargot : la classe entière retardée pour la récréation, tandis que je restais pétrifié devant ma feuille, incapable de tracer une maudite spirale.
Je me souviens du plaisir de me glisser dans des draps frais pour entamer une nouvelle aventure de Oui-Oui.
Je me souviens de l'angoisse dominicale au son récurrent des cloches de l'église de Milly.
Je me souviens de l'odeur des vinyles et de l'électricité statique en sortant le disque de sa pochette en papier.
Je me souviens du jour où une bulle de Malabar géante m'a explosé au visage, me recouvrant entièrement les traits.
Je me souviens de ma première colonie de vacances, et de la mélancolie des premiers jours loin de chez moi. C'était la première fois que je m'absentais plusieurs jours.
Je me souviens de la recette de la tarte aux pommes apprise en colonie et de mes tentatives immodestement réussies pour la reproduire à la maison.
Je me souviens qu'une fois le dictionnaire ouvert, il m'était impossible de le refermer. J'y découvrais de nouveaux mots et recopiais les drapeaux du monde.
Je me souviens de mes deux Datsun 240Z de Majorette, mes petites voitures préférées, que je croyais vraiment conduire.
Je me souviens des histoires que j'inventais chaque jour, allongé sur la moquette de ma chambre, avec mes Playmobil pour seuls acteurs.
Je me souviens du bouquet de lilas enveloppé d'aluminium que j'apportais chaque printemps à mon institutrice, et de ma fierté.
Je me souviens du générique de L'Île aux enfants, l'un de ces bagages futiles que les enfants emportent dans leur avenir.
Je me souviens d'un numéro de 1976 d'une revue fondée par Célestin Freinet, « La vérité sur la naissance des bébés », trouvé un jour dans ma petite bibliothèque sans savoir qui l'y avait mis.
Le pays de l'enfance
Je me souviens de ma Yamaha PW50, ma première moto, et du vertige d'avoir sept ans en filant sur un engin pareil, le poignet déjà maître des gaz.
Je me souviens d'avoir fondu en larmes derrière le canapé en regardant La Vache et le prisonnier, terrassé par l'abandon de Marguerite alors que j'étais censé dormir.
Je me souviens des premières strophes du poème Lapins de Théodore de Banville, apprises par cœur sans en comprendre tous les mots.
Je me souviens de l'odeur d'amande de la colle Cléopâtre et du sentiment d'être un grand bâtisseur armé d'une petite pelle en plastique.
Je me souviens du froid glacial des cours de natation, du maître-nageur au maillot trop court et de sa grande perche menaçante. C'était à Grandvilliers, dans l'Oise.
Je me souviens des mardis soir passés devant La Dernière Séance à regarder les westerns de John Ford en bravant l'heure du coucher.
Je me souviens de la lourdeur d'une grosse pièce de cinq francs dans nos mains d'enfants, partagée avec mon cousin J.-F. dans le village de mon arrière-grand-mère.
Je me souviens de la sortie de l'école où, fort d'une pièce d'un ou deux francs, j'allais choisir mes bonbons à l'unité à l'épicerie du coin.
Je me souviens que quelques séances de catéchisme m'avaient suffi pour estimer que ces histoires ne m'intéressaient pas. Je ne savais pas que je n'étais même pas baptisé.
Je me souviens d'avoir testé les limites de l'interdit en murmurant, seul dans mon coin, quelques mots interdits.
Je me souviens de Sylvie Vartan au Palais des Congrès, mon tout premier spectacle dans une grande salle.
Je me souviens de la gêne ressentie devant le professeur en lui tendant mes poèmes illustrés par ma mère pour m'éviter cette corvée.
Je me souviens des mardis soir passés assis dans le caddie du supermarché, dévorant le début d'une nouvelle aventure de Tintin.
Je me souviens d'avoir observé, du haut de ma petite taille, la chambre de mes grandes cousines, branchées sur le disco.
Je me souviens encore de mon premier numéro de téléphone. Il commençait par 481. Aujourd'hui, je serais bien incapable de donner le mien.
Je me souviens de mes nombreuses chutes, parfois spectaculaires, au guidon de mon vélo Spider-Man. Je n'étais pas si habile, j'avoue.
Je me souviens de Dynasty de Kiss, trouvé dans le salon l'année de mes neuf ans, de la pochette aux quatre visages peints et de mes premiers frissons de rock, seul dans ma chambre.
Je me souviens du choc de mes dix ans face aux images de la famine en Éthiopie en 1984, découvrant que l'on pouvait mourir de faim.
Je me souviens de ma première bagarre dans la cour : je n'avais rien cherché, mais je n'avais rien gagné non plus.
Je me souviens de ma Colecovision, le premier écran qui obéissait enfin à mes doigts.
Je me souviens de Canal Plus, de son image brouillée que l'on s'entêtait à regarder sans décodeur, et des premières bricoles pirates qui circulaient sous le manteau pour la décrypter.
Je me souviens de mon premier vrai baiser avec Céline, sur les falaises de Mers-les-Bains.
Je me souviens de ma première confrontation avec le racisme et la misère sociale à travers le graffiti « À mort les Français ! » dans l'ascenseur de notre HLM. Une réponse absurde au « Dehors les étrangers ».
Je me souviens de la plage de galets de Mers-les-Bains et de sa vertigineuse falaise.
Je me souviens de l'Atari 2600, après la Colecovision et avant l'Amstrad.
Je me souviens des codes 3615 qui défilaient à la télévision et de la facture de téléphone qui faisait trembler les parents, sur le même écran qui allait m'annoncer mes résultats du Brevet.
Je me souviens de mon impatience de grandir, de devenir libre et de pouvoir filer à Paris en voiture.
Je me souviens de mes premiers baisers sur la bouche : maladroits mais décisifs.
Je me souviens qu'il suffisait d'un film de Bruce Lee pour que je me mette à sauter partout dans la maison.
Les premières libertés
Je me souviens du Thomson MO5 et de son crayon optique qui dessinait l'avenir, me faisant croire que j'étais enfin le maître des pixels.
Je me souviens des rumeurs dans la cour après l'explosion de Tchernobyl et de cette certitude absurde selon laquelle le nuage s'était sagement arrêté à notre frontière.
Je me souviens de l'explosion de Challenger à la télévision, de ce panache blanc qui se séparait en deux dans le ciel, et du silence de ceux qui commentaient, comme s'ils n'osaient pas encore dire ce qui venait d'arriver.
Je me souviens de la comète de Halley, promise comme le spectacle d'une vie, et de mes yeux plissés vers un ciel qui ne montrait presque rien.
Je me souviens de la naissance de La Cinq et de ses séries américaines en rafale, qui ont fait entrer dans nos soirées un monde de feuilletons que je croyais sans fin.
Je me souviens de Top Gun, de Tom Cruise en blouson d'aviateur, et de ces lunettes que tous les garçons du collège rêvaient de porter.
Je me souviens de la Coupe du monde au Mexique, de la qualification de la France contre le Brésil aux tirs au but, et de la « main de Dieu » de Maradona, tricherie devenue légende.
Je me souviens du rituel hebdomadaire du Top 50 dont je chantonnais scrupuleusement les classements.
Je me souviens des crèmes dessert Dany disparues des rayons des supermarchés.
Je me souviens d'avoir récité Le Plaisir des sens de Raymond Devos en classe de sixième, sans me douter que le double sens m'échappait encore.
Je me souviens du Walkman accroché à la ceinture, des écouteurs en mousse orange, et de la musique que je gardais parfois, quand on me le prêtais, enfin pour moi seul.
Je me souviens du lac de Serre-Ponçon où je m'obstinais à penser que je n'avais aucun besoin de savoir nager.
Je me souviens du jeu d'Ivan Lendl, impeccable, mécanique et sans affect, et de l'admiration étrange que cette rigueur m'inspirait.
Je me souviens du visage de Delacroix sur les billets de 100 francs, qui représentaient pour moi une fortune colossale.
Je me souviens d'avoir fièrement tracé le logo d'AC/DC au feutre sur mon sac US, sans avoir encore écouté une seule de leurs chansons.
Je me souviens de ma mobylette, une MBK, la Magnum, et du frisson d'indépendance de mes premiers trajets.
Je me souviens d'avoir découvert mes résultats du Brevet sur le Minitel, en lettres vertes sur un écran noir, à la fin de mes quatre années au collège Jules-Michelet de Beauvais.
Je me souviens de Ciel, mon mardi ! qui disputait le mardi soir à La Dernière Séance, et de Christophe Dechavanne laissant les débats partir en vrille en direct.
Je me souviens de la pièce de 10 francs Génie de la Bastille, bicolore, qui ne ressemblait à aucune autre, et que l'on faisait tourner dans sa main comme une petite fortune.
Je me souviens de Prost et Senna, coéquipiers et ennemis chez McLaren, et des dimanches après-midi où il fallait choisir son camp devant les Grands Prix.
Je me souviens d'André Agassi à Roland-Garros en short en jean, cheveux longs et couleurs fluo, tout l'inverse de mon Ivan Lendl impeccable et sans affect.
Je me souviens des cabines téléphoniques dans les rues. Comment pouvait-on imaginer que nous aurions des téléphones dans nos poches un jour.
Je me souviens du 25 décembre 1989 où, du haut de mes quinze ans, le Noël de la chute des Ceaușescu avait pris un goût de sang et de liberté.
Je me souviens du défilé de Jean-Paul Goude pour le Bicentenaire, le 14 juillet 1989, et de Jessye Norman drapée de bleu, blanc, rouge chantant La Marseillaise, sans savoir que je regardais une image d'histoire.
Je me souviens de la chute du mur de Berlin, des marteaux et des larmes à la télévision, un mois et demi avant le Noël des Ceaușescu : à quinze ans, l'Histoire se mettait soudain à aller très vite.
Je me souviens de la cathédrale de Beauvais, trop grande, jamais vraiment finie, comme échappée au temps.
Je me souviens du bout de scotch collé sur l'encoche des cassettes, audio ou VHS, pour réenregistrer par-dessus une bande protégée, petit geste de contrebande que tout le monde connaissait.
Je me souviens des blousons Chevignon qui faisaient la loi au collège, et de la hiérarchie silencieuse qu'ils dessinaient entre ceux qui en avaient un et les autres.
Je me souviens de l'Amstrad CPC 6128 arrivé après le Thomson MO5, de son lecteur de disquettes 3 pouces et des longues minutes à attendre qu'un jeu veuille bien se charger.
Je me souviens de mes cartes de clubs, football, natation, karaté, tennis, volley-ball, abandonnées les unes après les autres, agacé par les rituels.
L'âge des révoltes
Je me souviens d'avoir appris par cœur la Déclaration de 1792 pour un cours d'Histoire, avant de l'afficher comme un manifeste sur le mur de ma chambre.
Je me souviens que les cassettes audio vierges étaient une mes principales dépenses.
Je me souviens de l'« épistaxis », ce mot savant qui me servait une ou deux fois par an à justifier une absence injustifiable. Un saignement de nez avait bon dos.
Je me souviens des refrains de Madonna qui rythmaient sans relâche les radios cette période-là.
Je me souviens des disquettes de Barbarian et de Rick Dangerous que nous nous échangions pour l'Amstrad CPC 6128, donnant au lycée son véritable intérêt.
Je me souviens de notre radio lycéenne à Beauvais, où nous diffusions l'album Nevermind de Nirvana avec toute l'insolence de nos dix-sept ans.
Je me souviens de m'être improvisé manager d'un groupe de rock qui existait à peine, porté par l'illusion romantique que je pouvais enfin servir à quelque chose.
Je me souviens de l'Andalousie en 1992, entre l'Exposition universelle de Séville et les Jeux de Barcelone, d'où je suis revenu radicalement transformé.
Je me souviens des yeux pétillants de S. à ses quatorze ans et demi, trop jeune pour le garçon farouche que j'étais, obsédé par sa propre liberté.
Je me souviens de l'achat d'une cassette de John Lee Hooker et de la liberté absolue de pousser le volume à fond lors de mon tout premier trajet au volant.
Je me souviens de la honte cuisante de mon premier accrochage survenu juste après l'obtention du permis, une humiliation dont je n'ai jamais tout à fait guéri.
Je me souviens de S. à Bormes-les-Mimosas, de cet été suspendu où tout semblait possible.
Je me souviens de mon permis de conduire, obtenu en 1992 et payé avec mes économies d'enfance. J'avais mis de côté, pendant des années, l'argent qui allait finalement me permettre de prendre le volant.
Je me souviens de mes nuits passées au son des Doors et de mes lectures frénétiques, cherchant désespérément à devenir Jim Morrison ou Julien Sorel pour fuir ma propre peau.
Je me souviens d'avoir choisi la communication en feuilletant les livrets d'orientation, puis d'avoir découvert Paul Watzlawick et l'école de Palo Alto comme une révélation.
Les années d'ailleurs
Je me souviens de mon premier salaire et de la sensation étrange de tenir enfin dans mes mains l'argent que j'avais gagné moi-même.
Je me souviens d'avoir forcé un tiroir secret pour y lire des secrets qui ne m'appartenaient pas, apprenant à mes dépens le prix d'une coupable indiscrétion.
Je me souviens de mes longues errances dans Paris, sans but précis, simplement pour marcher et regarder, et de mes arrêts dans les petites salles de cinéma, où j'ai découvert les films de Kubrick.
Je me souviens des grèves de 1995, au début de mes années universitaires.
Je me souviens de la rue du Dragon, mon premier QG de militant pour le droit au logement.
Je me souviens de ma montre portée au poignet droit, une petite coquetterie un peu absurde.
Je me souviens de ma découverte d'Internet en consultant Le Grand Secret, le livre du docteur Claude Gubler, médecin de François Mitterrand.
Je me souviens d'une nuit à Istanbul où j'ai dormi sur le toit de l'hôtel, à la belle étoile. Avant le jour, l'adhan, l'appel à la prière, montait des minarets et se répondait dans la ville. J'étais là, sous les étoiles, à écouter une ville qui semblait s'éveiller avant moi.
Je me souviens de la saveur étrange de cette fin d’été, frontière floue où la fin de l'étudiant annonçait le début de l'homme.
Je me souviens de la Cappadoce, de ses richesses et de ses ânes qui me réveillaient le matin en « beuglant ».
Je me souviens de l'Inde, de Bombay à Bénarès, de la foule et de la misère, des trois ou quatre jours de train, parfois sur le toit, et de cette montée jusqu'à 5 319 mètres.
Je me souviens de ma petite chambre en cité U. Je n'en garde pas un bon souvenir. C'était un espace qu'il fallait fuir, un simple espace de repli.
Je me souviens de mon premier accès à Internet, avec un CD de France Explorer annoncé sans abonnement, et de la facture qui a suivi.
Le grand saut
Je me souviens de ma toute première minuscule chambre parisienne au dernier étage d'un immeuble de la rue de Rocroy dans le 10e.
Je me souviens des larmes du capitaine Raï faisant ses adieux au Parc des Princes lors de son ultime match contre Monaco. J'étais dans le Parc des Princes.
Je me souviens que l'équipe de France a été championne du monde. Mais j'avoue, qu'en dépit de ce que tout le monde prétend, je n'ai aucun souvenir où j'étais.
Je me souviens des 35 heures, annoncées par les uns comme une révolution et par les autres comme une catastrophe, et du mot RTT qui allait bientôt entrer dans toutes les conversations.
Je me souviens du viaduc de la Souleuvre et du sursis effrayant des cent trente mètres de vide avant de basculer.
Je me souviens de mes traversées de Paris en Vespa PX et des dents serrées sur le périphérique, avec la sensation grisante de liberté mature.
Je me souviens de ma première colocation à Bécon-les-Bruyères, rude et joyeux apprentissage du partage de l'espace.
Je me souviens de la brique de mon Motorola D520 et de l'attente fébrile de huit heures du soir pour profiter du forfait week-end.
Je me souviens des débats enflammés autour du Pacs, de la Bible brandie à l'Assemblée par Christine Boutin, et du sentiment que la loi finissait par rattraper la vie.
Je me souviens des tempêtes de la fin décembre 1999, des arbres couchés dans les jardins de Paris, et d'un passage à l'an 2000 qui avait des airs de fin du monde, bug informatique compris.
Je me souviens de Napster et des MP3 qui mettaient une nuit entière à descendre, un morceau après l'autre, au rythme du modem de mon Compaq.
Je me souviens du premier grincement métallique du modem de mon Compaq Presario, signal officiel de ma connexion au monde.
Je me souviens du but en or de Trezeguet contre l'Italie en finale de l'Euro 2000, et du cri qui a jailli de toutes les fenêtres au même instant.
Je me souviens des images du Concorde en flammes au-dessus de Gonesse, et de la stupeur de voir tomber l'avion que j'avais toujours cru invincible.
Je me souviens du Nokia 3310, de ses parties de Snake interminables et des sonneries que l'on composait note par note, bien loin de la brique de mon Motorola.
Je me souviens de la rue Bleue dans le 9e, décor de briques et de cours intérieures d'une époque en sursis.
Je me souviens du jour exact où mon dos a cessé de porter mes doutes pour me signifier que j'avais enfin compris.
Je me souviens de Loft Story, de Loana et de Jean-Édouard dans la piscine, et des conversations du lendemain où tout le monde avait regardé sans jamais l'avouer.
Je me souviens du 11 septembre 2001, des tours jumelles qui s'effondraient en boucle à la télévision en plein après-midi, et du sentiment que le monde basculait sous mes yeux.
Je me souviens de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, dix jours après New York, et de cette peur diffuse que tout pouvait désormais exploser.
Je me souviens de MSN Messenger, des « wizz » qui faisaient trembler l'écran, des émoticônes et des statuts que l'on peaufinait comme des messages codés.
Prendre racine
Je me souviens avoir découvert Jackass sur Paris Première. J’ai ri pendant 1 heure avant de commencer à comprendre ce que je regardais.
Je me souviens de mon sérieux emménagement improvisé à Neuilly-sur-Seine.
Je me souviens des résultats du second tour Jean-Marie Lepen. Pour moi, c’était un épouvantail de rageux dont on pouvait retrouver le nom des murs sales d’autoroutes.
Je me souviens de l'arrivée de l'ADSL, qui a fait taire d'un coup le chant grinçant du modem 56k, et de la sensation nouvelle d'être connecté en permanence.
Je me souviens des eaux turquoise des îles de Lérins en face de Cannes, et du tangage des premiers allers-retours en bateau.
Je me souviens de l'évidence qui m'a frappé en descendant les marches d'un spécialiste, me rendant sans attendre aux portes du Conseil Général des Hauts-de-Seine.
Je me souviens du cabinet du 17e arrondissement où trois séances d'analyse m'ont suffi pour pardonner à mes parents et m'autoriser à devenir père.
Je me souviens de mon premier baladeur MP3, un i-Bead de 256 Mo, et de la musique sans fin en courant autour des lacs du bois de Boulogne.
L'attente d'un fils
Je me souviens de la griffe légère d'un écureuil de Saint James's Park escaladant mon pantalon à la recherche d'une noisette.
Je me souviens de sept jours de vertige à Manhattan. Géant, démesuré.
Je me souviens de l’annonce de l’iPhone.
Je me souviens d'avoir ouvert les yeux au réveil face à la baie de Fort-de-France, immobile sous le vol stationnaire d'un colibri.
Je me souviens des gravats et des retards de chantier de mon appartement, m'effondrant de fatigue et de larmes sur le sol brut.
Je me souviens d'un vœu muet formulé sous la lune du Nil pour la venue au monde de mon fils, né dix mois plus tard à l'autre bout de la Terre.
Je me souviens de l'apparition magique d'un pic-vert sur la pelouse au moment précis où les assistantes sociales inspectaient mon appartement pour l'agrément.
Je me souviens du rituel de mes pas nus sur la terrasse au lever du jour, figeant le monde avant le premier café ou le premier appel téléphonique.
C’est un garçon. Il a 1 mois. Il est en bonne santé.
Je me souviens de ma machine à Jelly Belly, des bonbons qui tombaient un par un, et de ces recettes qui promettaient une tarte aux pommes en mêlant trois saveurs.
Je me souviens de mes premières vacances avec mon fils à Propriano, dans la région Corse. Assis sur la plage à côté de lui, lui faisant couler le sable entre ses doigts. C’était cet incroyable été 2010.