Le secret et la communication

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Le secret et la communication

La rétention comme opérateur de distinction sociale et de production communautaire.

Travail de projet de soutenance. Master des sciences de l'information et de la communication. Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3, 1999.

Les sciences de l'information et de la communication se sont construites, pour l'essentiel, sur le paradigme de la transmission. Shannon et Weaver formalisent en 1948 la communication comme la résolution d'un problème d'ingénierie : maximiser la fidélité d'un signal entre un émetteur et un récepteur à travers un canal potentiellement bruité. L'efficacité communicationnelle se mesure à la quantité d'information transmise et au degré de fidélité du message reçu. Dans ce cadre, le secret est une anomalie : il désigne précisément ce qui n'est pas transmis, le signal non émis, le canal volontairement fermé. Il serait donc l'opposé de la communication, sa défaillance ou son ennemi.

Ce mémoire prend le contre-pied de cette prémisse. Sa thèse est que le secret constitue lui-même un régime communicationnel spécifique, dont l'efficacité sociale ne repose pas sur le contenu transmis mais sur la signalisation de l'existence d'un contenu retenu. Cette signalisation produit de la hiérarchie, trace des frontières sociales et, en dernier ressort, fonde des communautés. Il s'agit de montrer que la rétention délibérée d'information n'est pas l'envers de la communication : c'en est une forme à part entière, que les modèles dominants sont structurellement incapables de saisir.

I. Le modèle informationnel et son impensé

Shannon et Weaver conçoivent la communication comme un problème d'ingénierie : maximiser la fidélité d'un signal dans un environnement bruité. Ce modèle a une puissance descriptive réelle dans les systèmes techniques, mais il opère une réduction décisive : la communication y est réduite à son contenu, le sens à de l'information, et l'efficacité à la quantité de bits transmis. Le locuteur, le récepteur, leur relation et le contexte de leur échange n'y apparaissent que comme des variables secondaires.

L'école de Palo Alto, à travers les travaux de Bateson, Watzlawick, Beavin et Jackson, formule en 1967 un axiome qui renverse cette prémisse : on ne peut pas ne pas communiquer. Dans toute situation d'interaction, tout comportement a valeur de message. Le retrait, l'absence, le silence, le refus de répondre : ces comportements ne sont pas l'absence de communication. Ils communiquent, c'est-à-dire qu'ils modifient l'état de la relation entre les interlocuteurs. Le modèle de Shannon-Weaver ne peut pas rendre compte de ces messages-là, précisément parce qu'ils ne se réduisent pas à un contenu transmissible.

La distinction que Watzlawick, Beavin et Jackson formalisent entre le niveau du contenu et le niveau de la relation est le point d'entrée théorique de ce mémoire. Le secret opère presque exclusivement au niveau de la relation : il ne transmet rien mais configure radicalement le rapport entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. Cette reconfiguration n'est pas un sous-produit accessoire : c'est le coeur même de son action sociale.

II. Le secret comme métacommunication sociale

Georg Simmel consacre en 1908, dans sa Soziologie, un chapitre fondateur à la sociologie du secret. Sa thèse centrale est que le secret est une forme d'interaction sociale fondamentale, antérieure et irréductible à son contenu. Ce qui fait la puissance sociale du secret, ce n'est pas ce qu'il cache : c'est qu'il est annoncé. L'énoncé "je sais quelque chose que tu ne sais pas" est en lui-même un acte de communication d'une efficacité redoutable : il crée une dissymétrie immédiate, une attente, un rapport de force. Cette annonciation produit une métacommunication, une communication sur la communication, qui en dit infiniment plus sur la relation que sur le contenu retenu.

Simmel identifie deux effets structurels de cette opération. D'une part, une dissymétrie de pouvoir : le détenteur du secret acquiert sur celui qui en est exclu une supériorité stratégique qui ne tient pas au contenu du secret mais à sa seule possession. Cette supériorité est fragile, le secret pouvant être révélé ou découvert, et c'est précisément pour cette raison qu'elle génère une vigilance relationnelle permanente. D'autre part, une hiérarchisation inclusive : le secret trace une frontière entre les initiés et les profanes. L'appartenance sociale se définit alors par la co-gestion d'un silence partagé. Ceux qui savent forment un groupe non pas parce qu'ils ont les mêmes informations, mais parce qu'ils s'accordent à ne pas les dire.

Erving Goffman, dans La présentation de soi dans la vie quotidienne (1959), déplace cette analyse vers le plan de l'interaction ordinaire. Sa distinction entre la scène et les coulisses repose sur la notion de secret d'équipe. Les membres d'un groupe co-gèrent en permanence une frontière entre ce qui peut être montré et ce qui doit rester dissimulé. Cette co-gestion du silence constitue précisément la cohésion du groupe. Appartenir à une équipe, c'est partager ses coulisses, c'est savoir ce qu'on ne dit pas. Le secret n'est pas une exception dans la vie sociale ordinaire : il en est une structure constitutive.

III. Le secret comme fondateur de communauté

L'initiation constitue le cas limite de cette dynamique. Dans les sociétés traditionnelles comme dans les institutions contemporaines, l'accès à la communauté passe par la révélation d'un secret. Cette révélation n'est pas informationnelle au sens de Shannon-Weaver : on ne transmet pas un corpus de savoirs que l'on ne pourrait pas obtenir ailleurs. On fait vivre une expérience, on impose un passage, on crée une dette symbolique et relationnelle. Ce que les initiés ont en commun n'est pas ce qu'ils ont appris, mais le fait d'avoir traversé le même seuil.

Ce mécanisme révèle une propriété contre-intuitive du secret comme fondateur de communauté : il est plus fédérateur que l'information partagée. Partager une information publique ne crée pas de lien social durable. Partager ce qu'on ne peut pas dire crée une solidarité irréductible, précisément parce qu'elle est fondée sur une interdiction commune. La communauté maçonnique en fournit l'illustration institutionnalisée : les signes de reconnaissance, les mots de passe et les rituels d'initiation ne sont pas des mesures de sécurité. Ce sont des dispositifs communicationnels qui produisent le lien par la dissimulation qu'ils organisent. Ce n'est pas malgré le secret que la loge est une communauté : c'est grâce au secret. Les agapes qui suivent les tenues, avec leur vocabulaire codifié et leurs rites de table, célèbrent et prolongent ce fondement.

Retour sur l'axiome de Palo Alto : Watzlawick distingue le niveau digital de la communication, celui du contenu et de l'information, et son niveau analogique, celui de la relation et de la définition réciproque de soi à l'autre. Le secret opère presque exclusivement au niveau analogique. Il ne dit rien. Il définit une relation. Et c'est précisément cette efficacité relationnelle, au détriment de tout contenu transmis, qui révèle les limites du modèle informationnel pour penser la communication humaine dans sa profondeur sociale.

Conclusion

Le secret démontre que la communication ne se réduit pas à la circulation des messages. Il existe un régime communicationnel fondé non sur la transmission mais sur la rétention, non sur le contenu mais sur la relation, non sur l'information mais sur la frontière qu'elle trace entre ceux qui savent et ceux qui ignorent. Ce régime n'est pas marginal dans la vie sociale : il en est l'une des structures les plus puissantes. Toute théorie de la communication qui ne peut pas rendre compte de la rétention délibérée est incomplète. Le secret est la preuve que l'efficacité sociale d'un acte communicationnel peut tenir précisément à ce qu'il ne dit pas.

Le secret n'est pas l'opposé de la communication. Il en est la forme la plus politique : celle qui produit la frontière, la hiérarchie et la communauté, non par ce qu'elle transmet, mais par ce qu'elle retient et organise collectivement.