La fête et la communication

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La fête et la communication

Co-présence, effervescence et intransmissibilité du lien social.

Travail de projet de soutenance. Master des sciences de l'information et de la communication. Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3, 1999.

"Il fallait y être." Cette formule, que l'on prononce après chaque fête mémorable, est ordinairement interprétée comme un regret à l'égard de ceux qui étaient absents. Elle est en réalité une propriété structurelle. La fête produit une expérience dont l'essence résiste à sa transmission. Elle ne peut pas être racontée de telle façon que le récit en transmette la substance à celui qui n'y était pas présent. Ce constat, qui appartient à l'expérience commune, a des implications théoriques considérables pour les sciences de l'information et de la communication.

La fête semble, en apparence, tout le contraire d'un problème communicationnel : elle est abondance, excès, partage visible, lien social rendu sensible et bruyant. Pourtant, elle résiste obstinément à la transmission. Cette synthèse entend démontrer que ce paradoxe n'en est pas un : l'intransmissibilité de la fête n'est pas un défaut de langage ou de mémoire. C'est sa propriété constitutive, celle par laquelle elle produit précisément ce que le modèle informationnel ne peut pas produire : un lien social dont la co-présence physique est la condition irréductible.

I. La fête comme rupture du régime communicationnel ordinaire

Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Émile Durkheim analyse la fête comme le moment où la société se donne à voir à elle-même. L'effervescence collective qu'il décrit n'est pas un phénomène psychologique, une simple émotion collective : c'est un phénomène communicationnel. La communauté se re-crée en s'objectivant dans une expérience commune intense. Cette objectivation ne passe pas par des énoncés verbaux ou des textes écrits. Elle passe par des corps rassemblés dans un espace, par des rythmes partagés, par une intensité sensorielle qui déborde les canaux ordinaires de transmission et les sature jusqu'à les rendre inopérants.

Ce point est décisif pour les sciences de la communication. La fête démontre que le corps est un canal de communication à part entière. La co-présence physique n'est pas un accessoire de la communication festive : elle en est la condition de possibilité. Aucun dispositif de transmission à distance, récit, photographie, vidéo, retransmission en direct, ne produit le même effet que la présence dans le lieu et dans le temps de la fête. L'écart entre avoir été là et avoir vu les images n'est pas une différence de qualité ou de quantité d'information reçue : c'est une différence de régime communicationnel.

La communication festive mobilise des canaux non-discursifs : spatial, gestuel, rythmique, olfactif, tactile. Ces canaux transmettent non de l'information codifiée mais de l'expérience partagée. Ils produisent une forme de sens dont la condition est précisément la coprésence. Ce faisant, la fête démontre que les théories de la communication centrées sur le texte et le signal opèrent une réduction qui laisse hors de leur champ l'essentiel de ce qui se joue dans les grandes occasions de la vie sociale.

II. L'espace liminal et la suspension des codes

Victor Turner, dans The Ritual Process (1969), analyse la structure temporelle des rituels à partir du concept de liminalité, emprunté à Arnold van Gennep. L'espace-temps de la fête est un espace liminal : un seuil entre deux états sociaux, une parenthèse dans l'ordre ordinaire du monde. Dans cet espace, les catégories habituelles, les hiérarchies, les statuts et les rôles sont provisoirement suspendus ou inversés. Ce n'est pas une rupture anarchique : c'est une rupture sanctionnée, attendue, délimitée dans le temps et socialement reconnue comme telle.

Ce que Turner nomme la communitas est la forme de solidarité qui émerge dans cet espace liminal : horizontale, non hiérarchique, fondée sur l'égalité provisoire de ceux qui partagent le seuil. La communitas n'est pas une idéologie ou un programme politique : c'est un état social produit par la co-présence dans un espace hors-normes. Elle ne se transmet pas : elle se vit. Et, une fois la fête terminée, elle laisse une trace relationnelle que le récit peut signaler mais pas restituer dans sa substance. Ceux qui ont traversé le seuil ensemble le savent d'une manière que ceux qui n'y étaient pas ne pourront jamais savoir.

Roger Caillois, dans Les jeux et les hommes (1958), analyse la transgression festive comme toujours codifiée, délimitée et attendue. Le déguisement et le masque en constituent la forme communicationnelle la plus pure. Se déguiser, ce n'est pas mentir sur son identité : c'est activer, dans le cadre du rituel festif, un code de communication alternatif. Sous le masque, on sait qui on est, l'autre ne le sait pas. Cette rétention est socialement sanctionnée par le cadre de la fête. Ce jeu produit un secret collectif : chaque participant dissimule son identité ordinaire dans un cadre où cette dissimulation est la règle commune. La fête rejoint ici le secret — la communauté festive se noue autour de ce que chacun ne montre pas.

III. L'intransmissibilité comme propriété constitutive

La philosophie du langage ordinaire fournit les outils pour formaliser cette propriété. John L. Austin distingue, dans How to Do Things with Words (1962), les énoncés constatatifs, qui décrivent un état de choses, et les énoncés performatifs, qui produisent un état de choses dans l'acte même de leur énonciation. "Je vous déclare mari et femme" ne décrit pas un mariage : il le produit. La fête est, au sens plein, un dispositif communicationnel performatif : elle ne communique pas sur le lien social, elle le produit dans l'acte de sa célébration. Sa vérité ne peut pas être séparée de sa performance. On ne peut pas la transmettre à quelqu'un qui n'y était pas présent pour la même raison qu'on ne peut pas faire valoir un énoncé performatif à quelqu'un qui n'était pas partie à l'acte.

La littérature a parfois perçu cette propriété avec une précision que la théorie met des décennies à formuler. Dans Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier (1913), le héros tombe par hasard sur une fête nocturne dans un domaine inconnu : château illuminé, enfants costumés, musique, rencontre avec une figure féminine. Le lendemain, le domaine est introuvable. Non parce qu'il a physiquement disparu, mais parce que la condition de sa visibilité était la fête elle-même. Ce que Meaulnes a vécu cette nuit-là n'appartient pas au régime de l'information : il appartient au régime de l'expérience. Son récit, qui constitue l'essentiel du roman, est structurellement insuffisant à restituer ce qu'il a vécu. Et c'est précisément cette insuffisance qui est le sujet profond du roman : l'impossibilité de transmettre une expérience dont la condition de possibilité était une co-présence irréproductible.

La communication festive ne se transmet pas : elle se performe. Elle exige la co-présence, l'investissement corporel, le partage du temps réel. En cela, elle s'oppose structurellement au modèle informationnel, qui postule l'équivalence entre avoir reçu le message et avoir participé à l'événement. La diffusion en direct d'un concert, le récit d'une soirée inoubliable, les photographies d'un mariage : autant de substituts qui signalent l'existence d'une expérience sans en transmettre la substance. Ce n'est pas un défaut des outils de transmission disponibles : c'est la nature même de l'expérience festive qui résiste.

Conclusion

La fête démontre que les sociétés humaines ont toujours eu besoin d'un régime communicationnel non-transmissible pour produire leur cohésion la plus profonde. Ce régime ne défaille pas : il est la fête. Son efficacité tient non à ce qu'il transmet mais à ce qu'il impose : la co-présence, l'investissement corporel, le partage irréversible d'un espace et d'un temps. Les théories de la communication qui réduisent la communication à la transmission de messages ne peuvent pas rendre compte de ce régime. Elles laissent dans l'ombre ce qui se passe dans les fêtes, les rituels, les cérémonies, c'est-à-dire dans les moments où les sociétés se re-créent elles-mêmes et où le lien social se refonde.

Certaines expériences ne se partagent pas : elles se performent ensemble. C'est précisément pour cela qu'elles fondent. La fête n'est pas une occasion de communication : c'est un régime communicationnel à part entière, dont l'intransmissibilité est la condition de puissance.